LETTRE OUVERTE

Publié le par Syndicat CFTC du CHSA

A mesdames et messieurs, les agents de santé responsables du blog de la CFTC "pour une justice sereine" en faveur du Docteur RWAMUCYO, inscrits au 1er novembre 2009.

Mesdames et messieurs,

  Vous avez décidé de prendre parti pour le Docteur Eugène RWAMUCYO dans le débat rouvert récemment sur ses responsabilités dans la tragédie rwandaise de 1994 et concernant son statut juridique en France. Comme l'affaire n'a éclaté à Maubeuge que depuis une quinzaine de jours, on peut s'interroger sur la promptitude avec laquelle vous vous êtes forgé votre convistion. La position que vous avez adoptée appelle inévitablement un certain nombre de questions.

  Etes-vous au courant des réalités et des enjeux de ce dossier délicat, tant sur le terrain rwandais que sur le terrain français ?

   Vous n'ignorez pa, nous l'espérons, que ce pays d'Afrique a été victime, entre avril et juillet 1994, d'une extermination systématique de toute une partie de sa population pour le seul fait d'être née tutsi, accompagnée du massacre également méthodique des Rwandais hutu qui refusaient de jouer le jeu et qui étaient définis comme "complices". Ce presque million de meurtres perpétrés en une centaine de jour à travers tout le pays constitue le troisième grand génocide du XXème siècle, après celui des Arméniens et celui des Juifs d'Europe. Cette horreur a suffisamment ému l'opinion internationale, quand elle en a enfin pris conscience, pour que le Conseil de Sécurité de l'ONU crée en novembre 1994 un tribunal pénal internationnal pour le Rwanda (TPIR), implanté à Arusha, en Tanzanie. Sa chambre d'appel, sise à la Haye, rappelait encore en juin 2006 que " le génocide perpétré au Rwanda en 1994 est un fait de notoriété publique."

  Mais que connaissez-vous réellement de cette tragédie ? Que savez-vous de ce massacre de masse, qui a frappé des personnes de toute condition, de tout âge et de tout sexe, saisies chez elles ou rassemblées dans des lieux publics (bureauxn hôpitaux, églises, stades, ect.) transformés en abbatoirs et qui interpelle toute l'humanité ? Que connaissez-vous des très nombreuses études, nouries de documents multiples et des témoignanges de rescapés tutsi ou d'observateurs hutu scandalisés ? Si vous avez quelques jours à consacrer à cette tragédie, à laquelle vous semblez vous intéresser, nous vous recommandons par exemple de lier effectivement la grande enquête menée sur le terrain par la Fédération internationale des ligues des Droits de l'homme et Human Rights Watch et rédigée sous la direction d'Alison Des Forges, une historienne américaine qui avait déjà mené des recherches sur ce pays depuis les années 1960. Ce livre a été édité en français en 1999 'éditions Karthala) sous le titre "Aucun rémoin ne doit survivre". Il comporte 200 pages sur le cas de la préfecture de Butare qui devraient retenir votre attention.

  Vous savez sans doute ce que signifie un génocide, tel que défini par la convention internationale de 1948. il ne désigne pas n'importe quel massacre, mais spécifiquement ceux organisées contre un groupe ciblé en fonction de sa naissance.

  Mais savez-vous qu'au RWANDA, les autorités de l'époque ont tenté de faire croire à une "colère populaire" spontanée, malgré la coordination manifeste de tueries ?

Les routes étaient coupées de barrières, contrôlées par des groupes armés, pour empêcher les " cafards " tutsi de fuir.  Connaissez-vous le rôle décisif joué par les autorités locales, politiques, administratives ou techniques, avec tout le poids de leur parole et de leur savoir dans cette société hiérarchisée et encadrée ? Ce sont bel et bien des intellectuels qui étaient aux premières lignes, du moins juste derrière les paysans envoyés chasser le gibier tutsi, qui programmaient les actions et lancaient les mots d'ordre, en invoquant "la guerre", "l'autodéfense civile" ou, selon une terminologie rodée au cours de pogromes antérieurs, le "travail".

  Les témoignages sont innombrables où l'on voit tel bourgmestre, tel directeur d'école, tel commerçant du coin, tel docteur, ect organiser les rondes et les barrières. on a, hélas, plusieurs attestations du rôle de médecins dans l'organisation des tueries. Si vous ignorez ce contexte du génocide rwandais, où le minimum du serment d'Hippocrate (le souci de la vie des malades) a été bafoué en de nombreux cas, comment pouvez-vous à priori porter un jugement sur l'activité d'un médecin qui a exercé dans ce pays à cette époque avant de fuir au Congo en juillet 1994 ? Pourquoi cautionner le refus d'un examen judiciaire du dossier ?

  Les crimes contre l'humanité sont imprescriptibles. Des responsables nationaux ou locaux de ce génocide ont été jugés par le TPIR, mais savez-vous aussi que des procés ont eu lieu ou sont en cours au Canada, en Finlande et surtout en Belgique, où un professeur, un militaire, 2 religieuses et 3 hommes d'affaires, impliqués dans le génocide, ont été condamnés ? Savez-vous qu'en revanche 15 plaintes, déposées en France entre juillet 1995 et mai 2009 contre des présumés génocidaires n(ont fait l(objet que très épisodiquement d'un suivi judiciaire ? Savez-vous que la France a été condamnée en juin 2004 par la Cour Européenne des Droits de l'homme pour la lenteur de sa justice à l'égard d'un présumé génocidaire ? Pourquoi cautionner à priori la lenteur de la justice française sur un dossier de ce type ?

  Nous vous rappelons tout cela, en espérant que vous n'avez pas oublié ce qui s'est passé en Europe entre 1940 et 1944. Ou bien penseriez-vous qu"en Afrique un génocide est impossible, mais seulement des "massacres inter-ethniques" comme le ressassent les négationnistes ? Que les Africains ne sont pas des êtres humains comme nous, capables du meilleur ou du pire ?

  Le docteur RWAMYCYO est, bien sur, présumé innocent des reproches qui lui sont faits tant qu'il n'a pas été jugé. Mais on ne peut être aveugle sur le fait qu'en 2003, la Commission des recours des réfugiés a confirmé le refus de lui reconnaître la qualité de réfigié dans notre pays en vertu des termes de la convention de Genève de 1981 qui exclut de ses dispositions les "personnes dont on aura des raisons sérieuses de penser qu'elles ont commis un crime contre la paix, un crime de guerre ou un crime contre l'humanité". Ne pensez-vous pas qu'un minimum de principe de précaution recommande de ne pas lui confier de responsabilités en attendant précisément que le travail  de la justice soit fait ? N'est-ce pas dans l'intérêt de ce Monsieur que son cas soit effectivement tranché clairement ?

  Or le docteur RWAMUCYO, en dépit du devoir de réserve demandé aux réfugiés, a persisté ces dernières années à soutenir dans des conférences publiques la thèse selon laquelle le génocide des tutsi avait été, non pas réalisé et préparé par des extrémistes hutu, mais par les tutsi du Front patriotique rwandais qui auraient sacrifié volontairement leurs proches pour mieux arriver au pouvoir. On appréciera la logique de cette thèse conspirationniste, qui n'est pas un détail politique !
  Puisque vous soutenez le principe d'une " justice sereine ", ne souhaitez-vous pas du même coup que la justice fasse tout simplement son travail ?
Un dernier point auquel nous vous demandons de réfléchir. Votre syndicat se réfère aux valeurs chrétiennes et vos leaders insistent sur " l'éthique et la transparence ". Savez-vous que les propagandistes du racisme qui a conduit au génocide de 1944 n'ont pas hésité à utiliser, dans leur presse, des références chrétiennes (dans cette société largement catholique) pour légitimer la haine antitutsi et que la radio RTLM a même convoqué, en plein génocide, une voyante pour faire dire à la Vierge Marie qu'elle encourageait ce " combat ". Aucun évêque rwandais n'a jamais protesté contre ces blasphèmes. Savez-vous que dans de nombreux cas, les massacres ont été commis par des chrétiens et dans des églises ? Avant de prendre parti sur une affaire rwandaise, vous êtes-vous réellement informé ? Et ne craignez-vous pas de ternir l'image de votre syndicat en prolongeant chez nous les compromissions de certains milieux d'église rwandais ?

  Comment pouvez-vous tolérer que, sur le site de votre syndcat de l'hôpital de Maubeuge, soit affiché depuis le 24 octobre dernier, le commentaire dit " serein " d'un courageux anonyme qui, prenant le ton de la presse française d'extrême droite des années 1930, ose reprendre le langage ordurier  des médias racistes hutu des années 1990 à l'encontre du responsable du Collectif des parties civiles sur le Rwanda, Monsieur Alain Gauthier.

  Comment pouvez-vous tolérer, que, dans le même texte, qui vous engage, l'historienne américaine, récemment décédée et honorée par la communauté internationale pour son action de justice au Rwanda, soit traitée "d'Américaine d'origine juive", selon un tic dont la tonalité antisémite n'échappera à personne ?

  Mesdames et messieurs, nous ne doutons pas de votre honnêteté et de votre bonne volonté, mais, par-delà un mot d'ordre syndical, avez-vous fait l'effort d'information et de réflexion personnelle nécessaire humainement aussi délicate et aussi grave ?

  On peut s'interoger et vous ne pourez éviter d'y répondre.

Jean pierre CHRETIEN
Historien, directeur de recherches émérite au CNRS

Jean François DUPAQUIER
Journaliste et écrivain

Marcel KALANDA
Historien et écrivain
Président de l'association IBUKA FRANCE

Co-auteurs de : Rwanda. Les médias du génocide, Paris, KARTHALA, 1995
Témoins experts auprès du Tribunal international pour le Rwanda (2002)

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